Ce que nous devons

Publié dans fig. 4 "pléonasme", 2018


Au début il y a eu le toit, ou le mur, ou les deux. La cabane ou le feuillage devant la grotte. Mais qu'importent les mythes, l'Homme, par nécessité, a créé le lieu de sa sécurité, il a établi l'Architecture. Elle nous offre cette possibilité unique du repos des sens, du repos de l'esprit, du temps de la méditation. Elle fait face au monde pour nous, protège nos enfants, notre sommeil, nos vivres. Nous souhaitons être protégés, nous endormir dans un lieu dont l'intégrité et le confort soient durables, qui perdurera jusqu'au matin, et jusqu'au suivant. Par l'architecture, nous sommes à la fois extraits hors du monde, et dans le monde. Elle est la bienveillante protection des Hommes pour les Hommes, établie de manière pérenne dans la matière. 

Bien qu'universelle, l'architecture se caractérise par la culture des Hommes qui la produisent. À travers le temps, ils ont défini des stratégies d'implantation, des archétypes d'organisation, des techniques de construction et des règles d'ornementation, liés au climat, aux croyances, aux contraintes matérielles et technologiques. Les différentes architectures traditionnelles sont l'exemple d'une optimisation et d'un perfectionnement technique autant que symbolique, tant dans la nature et la qualité de chaque élément que dans leur contexture générale. En résultent des territoires construits homogènes, culturellement et esthétiquement harmonieux, du détail au paysage. Ce sont les indéniables qualités de l'architecture des sociétés traditionnelles qui sont homogènes et où le commun prime sur le particulier. 

Désormais, la société traditionnelle, et avec elle sa culture, a presque disparue. La rupture opérée par la modernité a conduit à l'abandon du commun au profit du particulier. Bien qu'elle ait apporté avec elle de nombreuses avancées technologiques, sociétales et idées progressistes, la modernité a dans le même temps opéré à une rupture vis-à-vis de la société pré-moderne. Elle a progressivement oeuvré à une totale acculturation de la population moderne majoritairement urbaine et péri-urbaine, vis-à-vis de la culture pré-moderne, pourtant toujours présente dans les sociétés et les constructions rurales, dans les villes et les monuments historiques. 

Les architectes enfants de la modernité que nous sommes se trouvent ainsi bien perdus face à cet héritage de nos villes et de nos campagnes. Nos formations d'architectes nous apprennent plus à admirer quelques grands noms de l'architecture moderne et contemporaine que des dizaines de siècles d'optimisation et d'adaptation d'architectures informelles, vernaculaires ou traditionnelles. Que peut bien valoir une Humanité entière de culture spatiale et constructive face au génie de quelques hommes modernes providentiels ? Nous recevons encore un enseignement religieux de l'architecture, avec ses écritures, son catéchisme et même ses saints. Le dogme nous a enfermé dans cette culture « architecturo-architecturale ». Trop peu de culture constructive mais beaucoup de béton. Ô surtout ! pas de toits en pente, ni d'étude de village, de fermes ou d'habitations anciennes. Pire ! pas d'apprentissage des « styles » et ornementations, devenus vulgaires. Dans ce contexte, nous ne pouvons pas réellement comprendre ce qui nous entoure, ni donc vraiment d'où nous venons. Nous squattons un territoire avec lequel le lien culturel a été rompu. Comment, dès lors, prétendre travailler dans et avec ce contexte s'il nous est étranger ? Et si l'ignorance amène la défiance, sommes nous contraints à travailler contre lui ? Regardons seulement le paysage bâti de l'architecture contemporaine, que voyons nous ? 
À l'évidence, nous sommes en crise de sens, une crise culturelle et idéologique. Que sont ces façades métalliques perforées de motifs pixellisés, ces bardages de bois, déjà pourri ? Que sont ces couleurs criardes, ces formes, ces « blobs », dans les centres villes, les tissus péri-urbains et maintenant les campagnes ? Que représentent-ils, pour qui, pour quoi ? 

Il semble bien que le temps où le langage de l'architecture était convenu, ait disparu au profit d'un arbitraire généralisé. Le geste de l'architecte et l'ego du politique ont remplacé le nous de la communauté qu'ils représentaient jadis. L'illusion de la nouveauté balaie et jette avec elle le sens partagé de la culture et de l'histoire du lieu. Mais où veulent en venir les occidentaux avec cette idée qu’il faudrait épuiser toutes les ressources de la forme pour continuer l’œuvre entreprise depuis l’homo abilis ?[1] Voulons-nous achever l'acculturation globale par la création d'un paysage bâti arbitraire et décontextualisé, générique et globalisé, d'apparence plutôt que d'essence, de subjectif plutôt que de spécifique ? Méfions-nous, car si l'architecture naît de la nécessité et du cadre culturel, n'oublions pas qu'ensuite elle le devient. Nous ne construisons pas seulement un bâtiment, nous transformons le monde. En avons-nous pleine conscience ? Nous créons le cadre, nous matérialisons la culture et la politique, et cet acte grave définit les lieux où nous vivons le temps unique de nos vies. Ces lieux se définissent et par l'endroit auxquels il se trouvent, et par l'histoire qu'ils portent. Ils sont donc à la fois objets et sujets de l'histoire des Hommes, que l'architecture vient modifier en y prenant place. Mais alors, peut-on concevoir cette architecture en rupture avec ce contexte humain, historique et culturel ? Peut-on concevoir cette nécessité de protection bienveillante et de cristallisation politique et culturelle, en rupture, en discorde, avec le lieu dans et pour laquelle elle œuvre ? Ou bien peut-on conce-voir les choses autrement ? 



Au début du siècle dernier en Autriche, Adolf Loos introduit une pensée nouvelle dans l'architecture dont la qualité ne proviendrait plus de son décor et de son ornementation, signes de la décadence de la tradition classique, mais qui proviendrait de la richesse de l'espace intérieur, l'espace devenant le signe et le nouveau concept de la modernité. La mise en espace de ces intérieurs est donc en rupture totale avec les convenances de l'époque, mais rien, ou presque, ne transparaît à l'extérieur. Il épargne cette rupture conceptuelle à ses façades, pourtant d'un minimalisme certain, mais qui restent composées d’éléments alors convenus. La grande révolution opérée n'est pas dehors mais bien dedans, elle est silencieuse dans son environnement. 

À Vrin, en Suisse romanche, Gion Caminada, architecte charpentier de formation, fait actuellement perdurer la technique traditionnelle du strickbau au travers des constructions neuves qu'il réalise. Il conserve les caractéristiques techniques de la construction traditionnelle, mais la fait évoluer en réformant, en transformant de manière presque imperceptible son type, ses typologies, ses intérieurs. Il ne s'agit pas pour lui d'une impérative sauvegarde de cette esthétique pittoresque qui a façonné le paysage romanche, mais bien de la valorisation d'un savoir faire constructif local au service de l'architecture contemporaine. Il œuvre à l'évolution des archétypes par leur modification subtile, mesurée et adaptée à la vie moderne, tout en faisant vivre une filière bois et une culture constructive de qualité de ce territoire rural. 

En Chine, et notamment à Hangzhou où ils ont réalisé le campus des arts, et à Wencun où ils ont œuvré à la reconstruction du village, Wang Shu et Lu Wenyu conjuguent, quant à eux, techniques modernes et culture traditionnelle au sein de leurs réalisations. Ils utilisent aussi bien des éléments d'architecture traditionnelle dans des édifices affranchis de ses codes de composition et au service des nécessités modernes, qu'ils construisent des bâtiments inspirés des types traditionnels avec des techniques et matériaux issus de l'industrie. La rencontre par l'architecture des deux cultures vivantes en Chine, la tradition et la modernité, œuvre à la constitution d'une culture tierce résultante à l'image de la complexité de la société dans laquelle ils œuvrent. 

Enfin, intéressons nous à une maison singulière livrée en 2006 par BBK Architekten et qui se trouve en banlieue de Vaduz, la capitale du Liechtenstein. Son gabarit long et dans la pente, ses cheminées minérales et son toit à deux pans sont ceux des habitations traditionnelles. Sa galerie à pilastres et ses fenêtres hautes sont des éléments de l'architecture classique. Enfin, l'absence de débords de sa toiture, le béton brut de ses façades et le portafaux de la marquise d'entrée ajoutent des éléments d'un langage contemporain, ou issus de la modernité. Toutes ces caractéristiques font de cette maison une construction qu'on pourrait qualifier d'hybride. Ici, le mélange des genres, dans une cohérence et une harmonie qui pourrait sembler impossible à atteindre, est en fait parfaitement réussi et permet à cette maison de se fondre dans un décor pavillonnaire, aussi hétéroclite qu'hétérogène. Sa proposition, plutôt habile, est celle d'un tiers-style, pluriel et métissé. 

Il est possible de trouver encore mille autres architectures qui accordent, transforment ou concilient des cultures formelles, techniques ou historiques. On pense, par exemple, à certaines réalisations d'Albert Laprade, Jože Plecnik, Carlo Scarpa, Ricardo Bofill, Robert Venturi et Denise Scott Brown, ou encore Mario Botta ou Livio Vacchini, évoqués dans un article précédent[2], qui sont en fait bien plus subtiles et conciliantes qu'on ne pourrait les considérer, de prime abord, ou radicales, ou complexes et contradictoires[3]

Oui, il nous semble possible de respecter un contexte en entrant dans sa continuité, sans devoir s'infléchir devant le dictat de cette mode de mauvais goût, source de discorde, qui est celui de la rupture conceptuelle radicale ou démagogique, savante ou bien populaire. Oui, nous pouvons ne pas tenter l'impossible prouesse, dont nous avons la prétention, de réinvention de l'architecture à chaque projet. Oui, nous pouvons même faire preuve d'un certain bon sens en utilisant à bon escient certains éléments, certaines formes, des techniques, des dispositifs, des ambiances même, issus des architectures traditionnelles, vernaculaires ou classiques, mis à l'épreuve de notre critique contemporaine et du contexte singulier. On peut les combiner alors avec leurs équivalents modernes, fussent-t-ils, eux aussi, réévalués à cette même lumière. Oui, nous pouvons œuvrer à une post-modernité véritable, où les choses ne sont pas dictées par des principes ou manipulées pour leur image mais utilisées pour ce qu'elles sont. Une après-modernité, faite de sa fusion avec le pré-moderne, encore vivant dans les esprits et omniprésent autour de nous, dans la ville historique, les campagnes, et les façades des banlieues pavillonnaires. Oui, nous pouvons ne pas tomber dans la radicalité et le dogmatisme des extrêmes, qu'ils soient de minimalisme moderne, ou bien de l'étouffante ambiguïté post-moderne. Il nous faut regarder notre passé et dessiner notre futur sans nous laisser envahir par la nostalgie ou séduire par les sirènes. Ne sous estimons pas la force de la forme et de la matière, l'impact de l'esthétique sur notre environnement. À l'intérieur nous sommes libres dans nos choix, nous pouvons faire la révolution, mais, à l'extérieur, soyons sceptiques face à une architecture « révolutionnaire » qui ne serait que l'avatar d'une mode éphémère. Regardons au delà de sa séduction le sens véritable qu'elle porte. Soyons de fins réformateurs, des révolutionnaires dans l'ombre, des modérés, à l’œuvre dans la définition de notre cadre bâti, de notre société. Si notre rôle d'architectes est de créer un lien construit entre le passé, le présent et le futur, nous devons être simultanément conservateurs, en sachant faire perdurer des éléments d'héritage, résolument pragmatiques quant aux réalités contemporaines et aux nécessités du projet, et progressistes inspirés et ouverts, dans l'anticipation et la réception du changement. 
L'architecture reste, vieillit, se transforme, accueille nos enfants et leurs descendants. Sachons être attentifs à sa pérennité matérielle, à son endurance, mais aussi à sa pérennité sociale, culturelle et esthétique : sa perdurance. C'est, au moins, ce que nous devons.

H.G.





Notes 
1 – Lion Yves, Architectures savantes, architectures populaires, dans Eleb Monique et Violeau Jean-Louis, « Savant, Populaire », Les cahiers de la recherche architecturale et urbaine N°15-16, 2004 
2 – voir Gaudriot Hubert, « La chapelle rejoint les châteaux et l'usine les palais », dans fig. 0 « analepse », juin 2015 
3 – Allusion à « Complexity and contradiction in Architecture » de R. Venturi, 1966. 

Iconographie 
Façade sud de la Maison Muller, Adolf Loos, Prague, 1930 
Maison à Vrin, Suisse, photographie fév. 2017 
Maison d'hôtes du campus des arts de Xiangshan, Amateur Architecture Studio, Hangzhou, 2013, photographie jan. 2017 
Maison Strunk, BBK Architekten, Vaduz, Liechtenstein, 2006, photographie droits réservés Walter Mair