La chapelle rejoint les chateaux et l'usine les palais

Publié dans fig. 0 "analepse", 2015




Il y a quelques années, avant l'architecture, j'ai fait un tour d'Italie avec des amis. Je regardais toute ce que je pouvais avec le plus grande attention, je voulais tout comprendre, tout assimiler. Je sentais que ce que je voyais à Florence, Rome, ou Naples constituerait des bases fondamentales auxquelles je reviendrais avec le temps.

À Florence, dans les ruelles de la ville historique, on longe des palais monumentaux, qui pour certains peuvent prendre un îlot entier. Ce qui est saisissant, c'est le rapport de ces bâtiments à la rue. Il n'y a aucune ouverture dans le soubassement - ou quelques soupiraux et meurtrières - qui sont tous appareillés avec des bossages surdimensionnés sur toute leur hauteur, pouvant atteindre deux ou trois niveaux ! J'ai été saisi par la monumentalité de ces soubassements et la posture de ces palais. Tous faits d'une même pierre qui donne aux ruelles une teinte nuancée par les appareillages et les bossages de différents styles et de différentes époques.

Dans le même voyage je visitai le forum romain et le village de Pompéi. Étrange et difficile d'imaginer les bâtiments originels tant l'expressivité de la matière dont nous héritons est forte. Les murs de briques démolis et affaissés révèlent toute la richesse des appareillages et des bétons, toute la technique passée. Les textures et matérialités résultantes sont saisissantes, briques de bout, de biais, bétons, éléments de pierre. La structure interne de ces édifices autrefois enduits et décorés offre une multitude de thèmes esthétiques. Seule subsiste l'essence de la structure et de la géométrie, au sol ou dans quelques voutes.

Cet été je me suis rendu au Tessin. Entre les montagnes et au bord des lacs qui lient la Suisse et l'Italie du Nord, on trouve une multitude de projets de Snozzi, Cavadini, Galfetti, Vacchini, Botta ou d'autres encore. Tous enfants du pays, tous architectes régionalistes et critiques.

Sur le Monte Tamaro qui domine Locarno et la vallée de Bellinzona, tout en haut du téléphérique qui mène les promeneurs et les familles à un centre d'activités et aux randonnées de la crête, la Chapelle de Mario Botta s'établit et s'élance dans l'immensité de l'horizon. La première image est saisissante. Le bâtiment se découvre en plein, frontalement et de toute sa longueur, d'abord en contre plongée depuis le téléphérique, puis par l'arrière en s'approchant à pied. C'est une proue, une passerelle, une arche, posée sur un demi cylindre ancré au sol. Deux choses frappent ici. La forme d'abord. Puis la pierre. Ou bien les deux simultanément. Le projet renferme une chapelle au dessus de laquelle une grande passerelle permet de prendre toute la dimension du paysage alpin. Il y a deux entrées, deux cheminements superposés. L'arrivée supérieure nous fait emprunter un cheminement à altitude fixe tandis que le sol de la montagne se dérobe à mesure que l'on s'avance. Après avoir franchi le vide entre le sol et le toit de la chapelle, au bout de la jetée, dans l'horizon, un panorama sans égal. Au dessous, la chapelle prend place dans le cylindre. On y descend de chaque coté par son toit en escalier. Un style dépouillé, un intérieur lisse, des entrées de lumière ponctuelles, austère presque. Dehors il y a quelque chose de perturbant. Tout est recouvert de pierre. Une pierre sombre mais colorée, marron-ocre, un peu grise. La taille est rustique. Les dimensions et le calepinage donnent à penser qu'elle est structurelle. L'habillage est lourd et généreux. Mais Mario Botta ne ment pas longtemps sur la question; dès que la sous-face de la jetée se dévoile, ou à l'intérieur de la chapelle, on découvre la structure béton. Perturbante observation. Ce bâtiment n'existe que depuis vingt ans, et pourtant quelque chose d'intemporel s'en dégage. On sait qu'il est "récent", on en a aperçu la structure armée mais aucun autre élément technique contemporain ne vient à première vue trahir l'époque de l'édifice. On est perdu dans le temps. La texture de la pierre, la forme conique de la chapelle, le traitement des murets, du calepinage, la grande arche tendue dans le vide entre le sol et la chapelle sont autant d'éléments qui nous perdent; qui perdent ce projet dans l'histoire de l'architecture. À la seconde où le contact visuel se fait avec le bâtiment, les questions viennent : post-modernisme régionaliste, symbolisme, faux vieux, carton-pâte, pastiche même ? Pourtant, après quelques instants passés là haut avec la pierre et le paysage, l'évidence prend le dessus. Le projet se perd et nous perd dans le moyen âge, la renaissance, la romanité même. Il n'a pas d'âge, il n'a pas d'époque. C'est un château médiéval, un pont romain, une muraille antique. Il n'est pas un projet contemporain, il n'est même plus à Mario Botta. Il semble qu'il ait toujours existé, et il nous appartient désormais. Les premières questions inquisitrices disparaissent devant l'évidence architecturale. La question n'est plus de savoir quelle position critique adopter, quel dogme soutenir; si le projet est bon ou mauvais. S'il est légitime ou pas. Une chose est certaine, il fonctionne. Et on ne peut qu'adhérer. De lui émane l'évidence des constructions romaines ou classiques. Il aurait pu prendre mille autres formes, mais celle ci renvoie à une évidence sans nom, à l'essence de l'Architecture.

Du bout de la proue on peut voir une énorme forme posée au milieu des champs dans la vallée. Au bord de l'autoroute, un mastodonte de béton et d'acier trône entouré de rien. Il est énorme, haut, long, à l'allure défensive et technique. Du béton, des tuyaux et des plaques métalliques forment les façades que l'on aperçoit en passant. Les grandes façades de béton aveugles sont impressionnantes et remarquables : sur la moitié basse sont disposés d'énormes éléments métalliques facétisés. Ils viennent habiller le mur et parfois protéger des fenêtres du soleil. Ils sont faits d'une maille métallique au travers de laquelle la lumière passe et projette une ombre sur la façade et sur eux-mêmes. L'esthétique de cet édifice est déroutante et pourtant singulière, tant la forme semble être indépendante du programme : c'est une usine de recyclage et d'incinération. Elle use des codes connus d'usines, en béton, avec tuyaux, tôles et grilles d'aération. Mais Livio Vacchini démarque son bâtiment en utilisant à la fois les éléments de la technique comme ornements mais aussi en introduisant des références singulières. Les éléments métalliques en tous genres créent un ordre et un chaos esthétique parfaitement composé. Là les cheminées sont alignées, ici une passerelle métallique est suspendue au coté d'une façade en béton, façade sur laquelle s'agencent des rangs d'éléments répétitifs en applique. Les grands bossages en résille métallique parachèvent la beauté du bâtiment. En rangées superposées sur les façades minérales, ils créent une texture changeante et imposent le statut du bâtiment au paysage. Solide visuellement, subtil dans l'effet, intemporel et majestueux dans l'esthétique. On retrouve ici la tradition du bossage des soubassements des palais florentins, de l'architecture italienne. Vacchini opère à une rupture d'échelle qui sied au statut et à la volumétrie de son édifice. Objet futuriste ou passéiste, difficile à dire. Entre le palais, le bunker et le vaisseau spatial, et bien qu'entièrement fonctionnel, ce bâtiment manipule une fois encore les références, les thèmes et les évocations précises et subtiles de l'histoire de l'Architecture. Ovni directement issu des esthétiques d'anticipation d'hier et d'aujourd'hui et pourtant si familier, le bâtiment de Vacchini nous fait presque oublier sa fonction. Il devient un objet autonome, une architecture sans attaches d'époque ou de style. Sans dépendances mais avec des filiations, dans la continuité de ce qui a toujours fait l'Architecture. Le traitement des détails, du rapport d'échelle et de texture, les proportions entre les matières, le béton, l'acier, les lamelles, les tubes, les fenêtres, l'opaque et le transparent.


Quelles leçons tirer de ces deux bâtiments manifestes de Mario Botta et Livio Vacchini ? En voici ma compréhension.

Tout d'abord que la forme ne se réinvente pas, qu'elle existe déjà, que tout existe déjà. Que les textures, même avec des techniques nouvelles, appartiennent aux mêmes thématiques que leurs ainées. Que la matière, même nouvelle, avec le béton armé pour exemple, appartient aux mêmes thématiques que ses ainées, qu'on la traite pareillement. Que le langage et la hiérarchie des éléments, la composition, font perdurer des règles et des ordres constructifs, structurels et plastiques faits d'alignements, de percements, de jeux d'échelles, de parties et de géométrie.

Ils nous disent en creux que le nouveau, le contemporain, se fait avec des éléments qui ont toujours existés, que le salut n'est pas dans l'invention de nouvelles formes, qu'il s'agit uniquement de recomposer, d'agencer, de redéfinir sans cesse toute une grammaire architecturale que nous héritons de nos paysages et de nos villes et qui ne cesse d'évoluer, avec et par nous.

Ils savent qu'une architecture qui n'est pas à la mode ne se démodera pas. Que sans appartenir au présent, elle appartient déjà au passé dont elle s'inspire et qui petit à petit la noie dans son immensité. La chapelle rejoint les châteaux et l'usine les palais.


H.G.